Gazette de libération Numérique "Parler du monde coopératif qui tente d'advenir, à notre échelle"

Le secteur non-marchand est-il compatible avec les technologies propriétaires ?

Une Scic (société coopérative d’intérêt collectif) comme Scani, fournisseur d’accès Intenet (et aménageur numérique) dans l’Yonne, est une entreprise « non-marchande ». La coopérative est donc engagée dans une approche de type service public, se refusant à engager ses actions ou investissements dans l’objectif de générer des profits ou accroître son chiffre d’affaire. Au delà du seul aspect économique, le secteur non-marchand défend de nombreuses valeurs ou idéaux, laissant aux acteurs économiques classiques la possibilité de « tout faire » pour générer des nouveaux profits et des nouveaux marchés. C’est dans ce cadre de réflexion, que l’utilisation des technologies propriétaires vient questionner l’action des entreprises sociales et solidaires, telles que Scani. Analyse.

Propriétaire et libre sont dans un bateau…

Les technologies propriétaires — dans le domaine du numérique — sont un enjeu très important depuis le début de l’ouverture d’Internet au grand public. La bataille entre des grandes entreprises pour dominer commercialement sur le réseau mondial n’est pas terminée, mais la prééminence de leurs technologies fermées, sous licence propriétaire payante s’est vue déplacée grâce aux développement des logiciels libres ou open source. Plus de 80% des serveurs internet fonctionnent grâce au système d’exploitation libre GNU/Linux, et la majorité des langages du web sont open source. De façon simplifiée, la privatisation totale d’internet n’a pas eu lieu grâce à la prééminence des logiciels libres ou open-source. Les grandes entreprises ont donc dû chercher d’autres voies que celles des accès au web par des péages des brevets ou des licences, et se sont concentrés sur la collecte et revente de données à des fins publicitaires, ou la création de plateformes d’intermédiations monopolistiques. Google est l’entreprise qui a imposé la première le modèle de la collecte et revente de données : tous les services de la multinationale sont gratuits, mais chacune des actions de l’utilisateur de ces services sont pistées, analysées, et revendues à des tiers sous divers formes. Les publicités affichées sur les sites, mails à caractère commercial, résultats de recherches sont tous liés au profilage algorithmique opérés par Google sur ses utilisateurs.

Inciter au marchand en défendant le non-marchand ?

La « marchandisation de toute chose » est le modèle économique d’une entreprise comme Google, qui a créé en quelques années un véritable écosystème numérique dans lequel les internautes peuvent se retrouver totalement englués. Du stockage de fichiers en ligne (Google drive), au mail (Gmail), en passant par la planificiation (Doodle), jusqu’à la vente de produits culturels, l’entreprise Google possède 220 services ou logiciels « offerts » aux utilisateurs d’Internet. Le moteur de recherche Google étant utilisé par plus de 90% des internautes, il va sans dire que ses services sont fortement mis en avant et occultent largement tous les autres. Le problème de fond vient donc à la fois du quasi monopole constitué par cette multinationale, et du pillage des données personnelles opéré qu’elle opère à des fins commerciales.

Une coopérative d’économie sociale et solidaire, spécialisée dans l’aménagement numérique, qui a vocation à raccorder en haut débit les personnes en zone blanche Internet, ouvrir des espaces sociaux numériques, peut-elle mettre en avant des services/logiciels propriétaires, dont ceux de Google en premier lieu ? Imaginons une box Internet, sorte de « média-center » pour permettre aux adhérents de la coopérative (ou au delà) de profiter d’Internet « autrement » en utilisant son poste de télévision, et en pilotant l’ensemble à partir dune tablette ou d’un « ordiphone ». Ce projet, qui existe chez Scani, peut être développé avec du matériel open-source telle la Raspberry-pi modèle 3, ou un autre matériel équivalent, avec un système GNU/Linux Raspbian libre. Mais ce « média center » pourrait être aussi piloté par le système d’exploitation Androïd de Google. De nombreuses « box » de type « média center » existent dans le commerce équipées d’Androïd. Si cette solution de système propriétaire était retenue pour un tel projet, Scani (ou les acteurs de la coopérative qui proposeraient ce matériel) inciterait donc les internautes à entrer dans l’écosystème marchand de Google. Ennuyeux, quand on sait qu’Androïd est connu pour aspirer les données et forcer la main aux utilisateurs à utiliser les outils Google…La nécessité d’utiliser au maximum des logiciels libres, particulièrement dans le cadre des outils numériques à destination des adhérents des structures de l’économie sociale et solidaire se pose donc. Choisir du propriétaire quand il est possible sans problème d’utiliser du libre, serait, pour une coopérative telle Scani, une forme de « Freewashing » (analogie au greenwashing des entreprises polluantes faisant la promotion de l’écologie, ndlr) « très gênante. Comment, en effet, promouvoir le non-marchand quand on inciterait par ailleurs à utiliser des logiciels marchands ?

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