Gazette de libération Numérique "Parler du monde coopératif qui tente d'advenir, à notre échelle"

Peut-on faire FAI de l’ESS en coopérative non-marchande et accueillir une multinationale ?

La FFDN (fédération des  fournisseurs d’accès à Internet associatifs) a décidé d’accueillir officiellement une SCIC en son sein. Celle-ci en était déjà « membre officieux » puisqu’elle est l’émanation d’une association anciennement adhérente de la fédération. Ce changement ne devrait normalement poser aucun problème, sauf qu’une multinationale a pris contact avec la SCIC et souhaite devenir l’un de ses « coopérateurs ». Le capitalisme financier est-il soluble dans le monde des fournisseurs d’accès Internet alternatifs et non-marchands ?

« Bienvenue dans le monde merveilleux de l’économie sociale et solidaire ! » pourrait être le sous-titre de cet article. Ce créneau [devenu surtout entrepreneurial ?] semble devenir porteur, et comme avec l’écologie et la lutte contre le changement climatique — qui a vu les plus grands groupes pétroliers devenir des fervents défenseurs des « énergies vertes » — l’ESS attire le monde de la finance. La logique des démarches de ces grands groupes internationaux est connue, elle participe de la nécessaire « image de marque » à entretenir auprès du public. Vous polluez et renvoyez des gaz à effet de serre ? Pas de problème : investissez dans les énergies renouvelables et communiquez sur cet aspect en premier lieu. Vous vendez des assurances, jouez sur les marchés financiers et développez des activités bancaires ? Pas de problème : communiquez sur votre investissement dans l’économie sociale et solidaire, et mettez en avant votre caractère mutualiste, votre implication dans des activités à caractère non-marchand, le caritatif et votre engagement dans le « bien public ».

Bisounours de la finance et du numérique ?

Une multinationale comme Groupama — c’est bien elle qui est en discussion avec la Scic adhérente de la FFDN — génère 16 milliards de chiffre d’affaire annuel, possède plusieurs marques, et vient de s’associer avec l’opérateur Orange, en lui ouvrant son capital pour créer une banque : Orange Bank. Groupama est une société d’assurance mutualiste — à l’origine — mais est aussi un opérateur bancaire et financier(1). Cette multinationale effectue donc des opérations sur les marchés financiers internationaux, ce qui a failli lui coûter très cher en au tournant des années 2011 quand l’écroulement bancaire grec s’est déclenché(2). Mais Groupama ne se présente pas toujours sous cet aspect là, au contraire. C’est en réalité avec une ligne purement « locale » et axée sur l’amélioration du bien commun, de l’aide aux personnes, du soutien aux initiatives non-lucratives que le groupe financier se positionne. Sur certains territoires, et avec certains interlocuteurs. Cette « action politique » qu’aimerait pratiquer Groupama avec la Scic non marchande — qui déploie de l’Internet haut débit dans les zones blanches — est résumée par ces quelques concepts, chez Groupama : « rendre des services aux populations, soutenir des causes, investir localement ».

A lire ces intentions, pleines de bienveillance, reliées aux investissements croissants de Groupama dans le « numérique », chacun peut se demander si ce n’est pas là la première « multinationale bisounours » du genre. Puisque si les FAI membres de la FFDN en sont, des bisounours, et c’est même là « leur cœur de métier » et leur éthique première (on peut le penser, en tout cas), il est étrange et difficile d’imaginer Groupama sur cette ligne. Mais pourtant, l’assureur mutualiste — sans actionnaires et « sans capitalistes » — est très proche, dans les mots, des préoccupations des bénévoles de la Scic : « Groupama est une mutuelle, n’a pas d’actionnaire, pas de capitalistes, pas de fond de pension, les gains sont réinvestis, et en fonds propres. Groupama est né de caisses locales. Des sociétaires privés mais aussi des élus de collectivité locales sont élus dans Groupama. Groupama a pour vocation : l’assurance, mais aussi apporter de la protection aux sociétaires. »

Cette entreprise « sans capitalistes » appuie son discours d’économie sociale et solidaire : « Groupama veut faire la promotion de « l’idée » que défend la Scic, l’assureur veut effectuer des  atelier de démonstration, s’associer à des gros projets d’intérêt général, connecter des agences [Groupama} et implanter des points d’accès wifi gratuits pour équiper ses clients et ses « prospects » en zones blanches ». Toutes ces actions , ces soutiens du géant de l’assurance (très concerné visiblement par le bien public et l’intérêt général) seraient donc possibles en devenant membre du FAI coopératif. Le « bisounours de la finance, de la protection de ses assurés et du numérique  » ne veut que le bien du plus grand nombre, tout en améliorant un peu ses services, mais veut lui aussi devenir un membre actif bénévole de la coopérative d’intérêt collectif non marchande, FAI membre de la FFDN. Tout ça est-il bien raisonnable ?

Objets connectés en zone blanche ?

Groupama est positionné sur deux produits reliés à Internet : la box habitation, et le service Noé. Sa difficulté à vendre ces produits connectés à ses clients, dans certains départements, est directement liée à la problématique des zones blanches. Une box habitation qui surveille votre maison, comme le stipule la réclame de Groupama mérite un peu de débit : « Vous êtes alerté en temps réél de tout ce qui se passe chez vous : mes enfants sont rentrés à la maison, la femme de ménage vient d’arriver… et vous pouvez réagir immédiatement en cas de problème. ». C’est ainsi que Groupama explique qu’elle veut « prendre des parts de la Scic pour soutenir un projet d’implantation et de sortie de l’isolement numérique« . Il va sans dire que la sortie de « l’isolement numérique » se situe à destination des sociétaires Groupama à qui le groupe aimerait bien vendre ses nouveaux services « intelligents »

Le service connecté Noé, lancé il y a peu par Groupama, nécessite donc des accès internet corrects, que les opérateurs nationaux n’offrent pas dans les zones blanches, mais que le FAI coopératif, lui, est en mesure d’implanter. Ce service Noé est le suivant : « Grâce à des objets intelligents fournis par Groupama, les clients n’auront plus à s’inquiéter de la sécurité et du bien-être de leurs parents âgés. » Oui, le bien-être des parents âgés est juste dépendant de la bonne connexion Internet, selon l’assureur, qui explique : « Groupama a donc imaginé une solution 100 % digitale pour venir en aide aux personnes qui ne parviennent pas à maintenir un contact régulier avec leur famille. Noé, c’est le nom de ce service connecté qui comprend une tablette tactile et intuitive, un bracelet d’alerte avec détecteur de chute automatique et une application Noé à télécharger par l’ensemble du cercle familial. » Installer un service distant par Internet à son vieillard de parent permet de ne plus s’inquiéter de sa sécurité et de son bien-être, visiblement. Mais faut-il avoir la bonne connexion. Et les bons adhérents.

Les questions qui fâchent… ou pas ?

Pouvoir vendre ses « nouveaux » services connectés à des membres d’une coopérative fournisseur d’accès internet en zone blanche est très intéressant pour Groupama, mais oblige ceux qui voudraient l’accueillir en leur sein à réfléchir un peu plus lojn que le discours de « gentil assureur mutualiste campagnard » qui voudrait bien améliorer le sort du plus grand nombre. Au delà de la philosophie mercantile du groupe financier désormais allié à Orange, les points importants à traiter touchent à la vie coopérative en elle-même. Comment — pour le FAI coopératif — faire avec les coopérateurs devenus sociétaires Groupama (ou déjà sociétaires) une fois équipés de leur « Objets de l’internet Groupama » à 12,90€ ou 19,90€ par mois et demandeurs d’une liaison parfaite, en accord avec les qualités vantées pour le produit payé ? Les sociétaires Groupama peuvent-ils devenir un groupe de pression au sein des coopérateurs abonnés ? Comment expliquer aux bénévoles de la Scic qu’ils vont aussi travailler pour permettre à des « prospects » Groupama de vendre des produits de surveillance à distance grâce à leur bénévolat ?

Les activités d’économie sociale et solidaire, de fourniture d’accès en zone blanche par des opérateurs non-marchands, coopératifs ou associatifs peuvent-elles s’associer avec les entreprises qui continuent encore et encore à reproduire les schémas de profits, de marketing, de publicité, de financiarisation de l’économie, et de capitalisme triomphant ? Étrangement, l’ESS et les FAI alternatifs se sont créés en réaction à ce capitalisme là. Et ils voudraient les faire rentrer dans leurs structures ?

Étonnant, non ?

(1) « En décembre 2015, Groupama lance ses premiers certificats mutualistes autorisés par la loi de l’Économie Sociale et Solidaire de juillet 201414. Fin 2016, l’ensemble des caisses régionales a émis des certificats mutualistes. En 2016, Orange et Groupama signent un accord visant à développer une offre bancaire 100% mobile15. Ainsi, Orange entre à hauteur de 65% au capital de Groupama Banque, rebaptisée Orange Bank le 16 janvier 20175. » (Wikipedia : positionnement de Groupama sur des marchés rentables)

(2) L’année 2011 est marquée par la crise de la dette dans la zone Euro, notamment en Grèce, et par une forte dégradation des marchés financiers. Cette situation affecte la santé financière de Groupama. La note du groupe est abaissé par les agences de notation Fitch Ratings et Standards and Poor’s9. (WIkipedia : Groupama développement international et restructuration)

Comments (3)

  1. ljf

    Le chapeau de l’article laisse penser que la FFDN n’aurait peut être pas du accepter les coopératives à but non lucratif.
    Je tiens juste à dire que cette situation pourrait arriver avec d’autre FAI de la FFDN qui couvrent des zones blanches.
    Bref, le fait qu’il y ai une discussion avec une multinationale n’est pas lié au statut d’association ou de coopératives à mon avis.

  2. PH

    Ce changement ne devrait normalement poser aucun problème, sauf qu’une multinationale a pris contact avec la SCIC et souhaite devenir l’un de ses « coopérateurs ».

    L’article ne fait aucun lien entre statut juridique et discussion avec une multinationale, il précise même qu’accueillir une coop « ne devrait normalement poser aucun problème », et le « sauf », vient ensuite constater que la chose s’est pourtant produite. Il se trouve que la multinationale a contacté cette structure, peut-être aurait-elle contacté les gens de la même manière s’ils avaient été en association ? Personne ne peut l’affirmer, ni l’infirmer, puisque cela n’a pas été le cas. Le chapeau de l’article ne laisse rien penser, il rappelle les faits : l’accueil d’une SCIC dans la FFDN, ce qui ne pose pas problème, puis la prise de contact d’une multinationale auprès de la SCIC membre de la FFDN. Quant à la situation qui « pourrait » arriver avec d’autres FAI de la FFDN couvrant des zones blanches », c’est une expectative, une spéculation une situation qui n’est pas survenue. L’article explique une situation réelle et présente. Mais cette situation peut permettre de réfléchir pour de vrai à ce que cela impliquerait si d’autres FAI de la FFDN se voyaient eux aussi sollicités par des multinationales qui veulent investir dans le numérique et ont des services d’IoT à vendre en zone blanche, et le font savoir.

  3. Pingback: Groupama, FFDN et confiance – Le blog de Rames

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